Une fois n'est pas coutume, place à la musique baroque aujourd'hui !
Chez nüagency, nous connaissons Emily Remy depuis longtemps et nous suivons de près ses activités et l'association qu'elle a co-fondée, Anima Nostra. A l'heure où les salles de concerts et festivals réouvrent (enfin !), nous avons donc souhaité lui donner la parole pour évoquer la riche actualité d'Anima Nostra.
Plongée dans le quotidien d'une structure 360° au service de jeunes créateurs de musique baroque (entre autres) pour décrypter les enjeux que rencontrent artistes et structures dans la période inédite que nous vivons et entamer une réflexion globale sur la place des réseaux (dits) sociaux et la stratégie numérique d'un tel projet. Comme d'habitude, un entretien riche avec une passionnée engagée. Bonne lecture 🙂

Peux-tu présenter ton parcours et ce que tu fais aujourd’hui ?

J’ai commencé la musique à 7 ans par le piano, mais ai aussi touché à la musique de chambre, au saxophone, au chant et à la direction de chœur. J’ai obtenu en 2013 une licence de Musicologie à l’Université Toulouse II le Mirail. Rapidement après cette licence, ma créativité s’est exprimée dans les coulisses, d’abord en tant que photographe puis en tant que productrice. J’ai été orientée vers un master en administration et gestion de la musique à la Sorbonne où j’ai rencontré ma mentore de toujours : Emily Gonneau.

En parallèle de mon master et pour acquérir une véritable expérience de terrain, j’ai travaillé pour le saxophoniste de jazz Jean-Marc Padovani pendant 5 ans dans sa structure de production Soléart Prod. C’est grâce à lui que j’ai pu acquérir les armes qui m’ont permis de co-fonder, à mon tour, ma propre structure de production : Anima Nostra.

Tu as co-fondé l’association Anima Nostra en 2016. Peux-tu nous présenter ta structure et ses missions ?

Anima Nostra est née en 2016 du besoin de défendre des convictions et valeurs qui me sont chères et que partagent les artistes du Chœur de Chambre Dulci Jubilo : le partage, l’ouverture aux découvertes musicales et inédites, la passion, l’exigence, le tout avec une implication sociétale et écologique. Ainsi, Anima Nostra a été l’outil principal de nos expérimentations.

Par ses actions, Anima Nostra révèle de jeunes créateurs en leur procurant conseils et outils de professionnalisation, d’expérimentation et de développement.

D’années en années, Anima Nostra est devenue structure à « 360° » c’est-à-dire que nous ne nous sommes donnés aucune limite pour promouvoir nos créations : producteur, tourneur, label, distributeur de disques, boutique en ligne.
Sur le plan local, nous nous plaisons à promouvoir des ensembles « amis » et initiatives de notre région occitane. Nous ne pensons pas l’industrie musicale comme un marché concurrentiel et préférons collaborer et mettre en avant les beaux projets qui nous entourent.
Enfin, parmi nos missions nous apportons la musique aux publics empêchés en intervenant en Ehpads, hôpitaux psychiatriques et en écoles rurales.

Anima Nostra est une association. Cela peut surprendre, mais nous avons fait ce choix pour mieux servir notre objectif premier : le développement de jeunes artistes. L’intégralité de nos bénéfices (des disques ou des spectacles) servent donc à soutenir de nouveaux jeunes artistes. Nous développons par exemple des outils pour leur apprendre à gérer des budgets, négocier le prix de leur spectacle, faire des rétroplannings, etc. Parmi mes missions, j’étudie la faisabilité de leurs projets et les conseille.
Le fait d’être une association implique que toutes les décisions sont prises démocratiquement, soit par assemblée générale, soit par le conseil d’administration.
Le modèle associatif permet également de bénéficier du mécénat, ce qui est un atout énorme pour le spectacle vivant ! Nous avons environ 35 mécènes réguliers qui nous soutiennent avec un don moyen de 530€. Cela représente beaucoup de boulot mais nous nous sentons plus légitimes dans notre travail ainsi qu’en étant dépendants d’une grande fondation par exemple.

Un dernier point important pour nous : Anima Nostra pense et organise ses productions pour réduire au maximum son impact écologique. Je pourrais développer ce point précis pendant des heures, mais cela se traduit par exemple par le fait de fabriquer nos disques à 100% en France, voyager presque exclusivement en train… Pendant nos résidences, répétitions ou enregistrements nos artistes sont végétariens, cela a l’avantage de sensibiliser artistes et organisateurs (festivals) à ce régime qui n’est pas si difficile à mettre en place et qui a un gros impact sur notre planète. Tout ou presque est cuisiné maison, de saison et le plus possible acheté directement chez les producteurs et pour l’instant aucun artiste ne s’est plaint ! Il faut avouer que nous avons quelques passionnés de cuisine dans l’association, ce qui aide beaucoup !
Pour ceux qui chercheraient des idées pour réduire leur impact, vous pouvez lire l’appel pour « Une écologie de la musique vivante » dont nous sommes signataires.

Quelle est la direction artistique d’Anima Nostra et comment s’incarne-t-elle ?

Historiquement nous accompagnons essentiellement le Chœur de Chambre Dulci Jubilo (musique baroque et contemporaine) et son chef et compositeur Christopher Gibert, mais avons ouvert à d’autres jeunes ensembles de musique baroque, classique et récemment au jazz. Cela provient certainement de mon parcours professionnel je retourne à mes premiers amours, heureusement le Conseil d’Administration est motivé en ce sens également.

Les ensembles sont repérés essentiellement par Christopher Gibert et moi-même et leur « admission » est systématiquement soumise au Conseil d’Administration composé entre autres d’artistes expérimentés ayant « fait carrière ». Cela nous permet d’avoir un regard extérieur sur la prise de risque.

Côté label, nous avons un projet plus ambitieux que les autres en 2022. Enregistrer un disque exclusivement composé d’œuvres inédites et de commandes passées à des compositeurs français. Le budget est énorme : commande des œuvres, plateau artistique conséquent, enregistrement dans un lieu mythique sur l’orgue de l’Eglise Saint-Eustache à Paris. Risqué, mais cela nous permet de promouvoir tant le chœur de chambre que de nouvelles plumes prometteuses de l’hexagone.

Nous avons accompagné Anima Nostra sur sa stratégie digitale, en amont de la sortie du clip intitulé « Le Tombeau de Clémence Isaure » de Christopher Gibert par le Chœur de Chambre Dulci Jubilo. Peux-tu nous présenter ce beau projet ?

Ce n’est un secret pour personne, l’année 2020 a été assez… compliquée.

Tournée en mars 2021, cette vidéo est née d’un fort besoin de décloisonner, de déconfiner. Nous avions besoin d’AIR, besoin de quitter les masques ! Nous avons donc contacté la Mairie de Toulouse pour privatiser la Place du Capitole, tôt un dimanche matin. Nous souhaitions des images à couper le souffle, et ainsi captiver le public en mal de concert. Nous avons pensé cette œuvre vidéographique comme un grand bol d'air, quelque chose d'aérien, musicalement et visuellement fort. Grâce au talent de Milaine Larroze-Argüello, réalisatrice de ce clip et de Damien Naud (le droniste) c’est chose faite !
Nous sommes désormais impatients de dévoiler ce clip.

L’œuvre enregistrée par le Chœur de Chambre Dulci Jubilo est « Le Tombeau de Clémence Isaure » composée par Christopher Gibert en 2018. Cette pièce était une commande de l'Institut Supérieur des Arts de Toulouse (ISdAT), à l'occasion de ses 25 ans. Elle rend hommage à Clémence Isaure, restauratrice de l’Académie des Jeux Floraux, plus ancienne société savante et poétique d’Europe. L’occasion donc de faire honneur à une grande dame de l’histoire toulousaine.

Quels étaient tes besoins en matière de numérique et pourquoi as-tu souhaité travailler sur ce point-là ?

Durant la pandémie (qui n’est pas finie) et les confinements successifs j’ai clairement fait une overdose de réseaux sociaux. Je me suis posé énormément de questions : sont-ils réellement « sociaux » ? nous permettent-ils vraiment d’avoir une relation de qualité avec notre public (ou des relations de qualité, tout court !) ?

Trop de contenus, trop d'informations pour inciter les internautes à rester toujours plus longtemps accrochés à ces plateformes, toujours plus prisonniers. Tout doit aller toujours plus vite, les vidéos ne sont visionnées que quelques secondes et le contenu artistique que nous travaillons tant (!) tombe malheureusement au milieu d'informations diverses et qui n'ont rien à voir…


Facebook et Instagram, qui sont les deux réseaux que nous investissions le plus avec Anima Nostra, analysent ce que nous regardons pour nous proposer toujours plus de contenu et nous enfermer dans cette boucle infernale. Il est même prouvé que ces réseaux sont vecteurs d'anxiété, de dépression et d'addiction.
C'était trop ! J’étais perdue et ne savais plus comment communiquer sur mon projet en adéquation avec ces nouveaux sentiments.

Pourquoi contacter Nüagency, une agence de communication digitale à la rescousse dans ce cas ? Parce qu’il y a un an, l’agence publiait un long et passionnant article dénonçant les agissements de Facebook avec le #StopHateForProfit (Nüagency | #StopHateForProfit – Le moment est venu de parler de Facebook.) Une campagne suivie par de grandes entreprises (dont Disney) qui ont fait perdre plusieurs centaines de millions de dollars à l’entreprise.

Nüagency nous aide aujourd’hui à renouer avec notre public et penser notre communication d’une nouvelle façon. Nous organisons lentement notre sortie de ces réseaux et espérons retrouver notre public à l'extérieur : dans le monde réel.

De qui est composé le public d’Anima Nostra ? Et comment gardez-vous le lien avec vos fans avec et en dehors des réseaux sociaux ?

Il y a si longtemps que nous n’avons pas vu le public en vrai… que je ne sais plus à qui il ressemble !
Le public de la musique classique est plutôt constitué d’adultes déjà initiés et on pourrait croire qu’il est vieillissant. Mais ce n’est pas si certain !

Depuis nos débuts, nos artistes ont en tête de montrer à la jeunesse que les jeunes aussi peuvent interpréter la musique classique, qu’elle n’est pas ennuyeuse et qu’on peut y prendre plaisir. Pour cela, notre méthode n’est certainement pas de se mettre sur TikTok pour attirer la nouvelle génération. Nous organisons plutôt des stages et ateliers d’initiation à la composition, au chant choral à l’école.

Nous savons également que les jeunes ne consomment plus ou peu de musique achetée (que ce soit en téléchargement ou des disques). Leurs habitudes sont plutôt d’écouter la musique en streaming tant il y a d’offres aujourd’hui. C’est pourquoi nous avons décidé de mettre toute notre musique sur les principales plateformes de streaming (en prenant garde de boycotter Amazon !) en dépit du fait que l’artiste n’en tire que peu (ou même pas du tout) de bénéfices. C’est pour nous l’opportunité et même une chance pour que les jeunes mais aussi le plus grand nombre aient accès à ces répertoires que nous défendons.

Enfin, notre façon de garder le lien avec notre public est encore de nous adresser à lui et surtout de lui donner avant d’espérer recevoir. Pendant les confinements, ce ne sont pas moins de 25 vidéos que nous avons créées et envoyées pour présenter des compositeurs français et des ensembles vocaux exceptionnels qui composent la scène française.
Ce contenu est soutenu par des micro-dons (ponctuels ou mensuels) réalisés par le public par le biais de la plateforme HelloAsso.

Pour ceux qui ne connaissent pas encore, HelloAsso est la solution gratuite des associations pour recevoir des paiements sur Internet : il y a une appli pour gérer la billetterie et flasher les billets à l’entrée, la possibilité de faire des campagnes de crowdfunding le tout en éditant les reçus fiscaux automatiquement (après vérification de l’éligibilité de la structure en amont, évidemment !). Le site peut même gérer toutes les adhésions à l’association. Ce petit bijou aide énormément d’associations, sans frais de commission. Leur modèle repose sur des pourboires de quelques euros laissés par les donateurs, sans que cela ne soit obligatoire ! Une plateforme absolument incroyable qui ne cesse de se développer.

La question COVID-19 : alors que le déconfinement continue, notamment pour les lieux culturels, quels ont été et sont encore les enjeux auxquels l’industrie musicale doit faire face selon toi ?

En premier lieu, je dirais que je crains désormais le burnout des artistes. S’il est vrai que nous n’avons pas pu exercer notre métier depuis de long mois, je pense que nous allons rencontrer vers de l'engorgement de concerts. Je constate dès aujourd’hui que les artistes participent individuellement à de nombreux projets (c’est le cas des chanteurs dans un chœur de chambre comme le nôtre) et que leurs agendas sont pleins à craquer : productions à droite, à gauche avec des programmes et des ensembles très divers. Ils acceptent toutes les dates tant nous avons manqué de travail si longtemps et c’est compréhensible. Tous ces spectacles que nous avons eu le temps d’inventer doivent sortir ! Et il y en a énormément. Nous ne pouvons qu’espérer que le public sera au rendez-vous.

La seconde difficulté que je vois, c’est le « gap » qu’il va y avoir entre toute cette période artificiellement financée par les aides de l’état et la reprise. Nos postes de chargés de production ou d’administration ont été vidés de leur sens et épongés par des subventions. S’il est vrai que cela nous a permis de tenir bon, il est certain que nous mettrons beaucoup de temps à retrouver ces fragiles équilibres qui permettaient de financer nos emplois permanents. Ce n’est pas parce que les salles de concerts réouvrent que nous pourrons retrouver notre activité pré-covid. C’est d’autant plus vrai que pour l’instant les jauges sont réduites : les organisateurs de concerts (festivals) ont moins de billetterie et baissent naturellement les budgets alloués aux spectacles. Les structures de productions sont les dernières roues du carrosse : pour être sûr de jouer nous réduisons nos marges au minimum et assurons au moins la rémunération des artistes. Mais quid des structures qui les accompagnent ?

Quelles sont les prochaines actualités d’Anima Nostra et ses artistes ?

Nous sortons donc notre prochain clip le 30 juin ! et pour fêter cela une newsletter vient d’être créée pour parler des artistes que nous accompagnons. Nous préciserons toutes les dates de concerts de cet été, mais cet outil sera également l’occasion de partager des anecdotes de tournées ou d’enregistrement, des interviews vidéo et toujours plus de musique.

Un dernier mot pour la fin ?

Merci !
Merci pour cette interview, mais surtout un grand merci pour les actions que mènent Emily Gonneau et Clara Pillet à travers Nüagency et tous les projets qui gravitent autour d’elles.
Ah oui, inscrivez-vous à notre newsletter et rendez-vous de l’autre côté : dans la vraie vie !! 😊

Vous pouvez retrouver les activités Anima Nostra sur le site Internet, Facebook, Instagram, YouTube et leur newsletter !

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